mercredi, février 11, 2026

Le Théâtre de l’Impératrice — un patrimoine architectural oublié de Montréal

À Montréal, selon diverses estimations, il y aurait de 800 à 900 bâtiments abandonnés. En réalité, ce sont des « ruines urbaines » qui augmentent le risque d’incendie et aggravent la crise du logement. De nombreux locaux abandonnés sont occupés par des squatteurs, ce qui reflète clairement la situation précaire de plus de 10 000 sans-abri. On sait que certains propriétaires laissent délibérément les locaux se détériorer, spéculant sur la valeur du terrain plutôt que sur celle du bâtiment.  Parmi les bâtiments abandonnés, on compte des centaines de monuments historiques et industriels. Malgré leur valeur historique, ils sont dans un état déplorable, soit menacés de démolition, comme la maison Redpath, démolie en 2014, soit menacés d’incendie.

Dans ce contexte, les autorités municipales renforcent les règles relatives à l’entretien des bâtiments inoccupés, en imposant des amendes importantes pouvant atteindre 250 000 dollars américains, afin de contraindre les propriétaires à les maintenir en bon état. Mais des lieux emblématiques tels que l’élévateur n° 5 ou l’ancien hôpital Royal Victoria montrent que ce problème n’est pas facile à résoudre. Pour en savoir plus sur l’un des monuments abandonnés non seulement architecturaux, mais aussi culturels de Montréal, qui a désespérément besoin d’aide, cliquez ici : montreal-future.com

Un théâtre né d’une époque

Pour continuer sur le thème de la préservation des monuments architecturaux, il convient de noter qu’à Montréal existait un Plan d’action pour la préservation du patrimoine (2017-2022), visant à améliorer l’inventaire et la protection de ces sites. Et en 2023, la ville a mis en place des règles plus strictes qui exigent le chauffage et l’entretien des bâtiments vides afin d’éviter leur détérioration. Voyons comment cela a contribué et contribue encore aujourd’hui à la préservation des monuments, en prenant l’exemple du Empress Theatre.

Comme dans beaucoup d’autres grandes villes façonnées par des vagues d’ambitions et de changements, Montréal compte, du moins pour l’instant, un certain nombre de bâtiments abandonnés qui étaient autrefois au cœur de la vie culturelle de la métropole. Malheureusement, ces bâtiments ne sont pas seulement des coquilles vides, mais aussi des lieux de mémoire qui témoignent des rêves artistiques, des changements économiques et des transformations sociales.  Parmi eux, peu de bâtiments captivent autant l’imagination humaine que l’Empress Theatre, un monument oublié dont les murs résonnent encore des applaudissements, de la musique et des lumières scintillantes.

Le théâtre Empress a vu le jour dans le climat culturel effervescent de la fin des années 1920, alors que les cinémas ressemblaient de plus en plus à des temples du divertissement populaire tels que nous les connaissons aujourd’hui. Le théâtre a été construit entre 1927 et 1928 au 5560, rue Sherbrooke Ouest, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce.

C’est précisément ce théâtre qui a été conçu comme une déclaration audacieuse sur le spectacle et l’évasion. Son architecte, Joseph-Alsid Chaussé, a collaboré avec le célèbre designer d’intérieur Emmanuel Brieffoy, dont le travail a défini l’apparence de nombreux grands cinémas de Montréal.

L’égyptomanie à Montréal

Ce n’est donc pas un hasard si l’Empress se distinguait considérablement de tous les autres théâtres, notamment par son architecture étonnamment originale. L’événement qui a inspiré cette construction a été la découverte du tombeau de Toutânkhamon en 1922. Il convient de noter qu’à l’époque, le monde entier était fasciné par l’Égypte antique.

Le bâtiment a donc été construit dans le style néo-égyptien, un style exotique et théâtral qui est assez rare au Canada. Des colonnes stylisées, des motifs géométriques et des ornements symboliques ont transformé le théâtre en un espace fantastique, offrant aux spectateurs non seulement du divertissement, mais aussi un voyage temporaire dans un autre monde.

De plus, l’Empress est en fait le seul théâtre au Canada construit dans ce style architectural, ce qui rend sa préservation — ou sa perte — particulièrement importante.

Les années dorées

Lorsque l’Empress a ouvert ses portes, il est rapidement devenu le centre culturel local. Comme beaucoup de théâtres de l’époque, il combinait des projections de films et des spectacles vivants, organisant des vaudevilles, des spectacles burlesques et des séances de cinéma populaires. La visite du théâtre était soigneusement pensée : un intérieur luxueux, un éclairage spectaculaire et un décor raffiné renforçaient l’attente bien avant que le rideau ne se lève ou que le projecteur ne se mette à ronronner.

Pendant des décennies, l’Empress a été un lieu de rencontre pour les habitants de la métropole, en particulier ceux de ce quartier. C’est ici que se déroulaient les premiers rendez-vous, que les familles se réunissaient le week-end, et que les rythmes de la culture populaire se déployaient sur scène et à l’écran. Au fil des époques, des goûts et des préférences, le bâtiment lui-même a changé, ou plus précisément, son contenu. Au début des années 1960, l’Empress Theatre a été transformé en café-théâtre sous le nom de Royal Follies, où régnait une atmosphère beaucoup plus intime et ouvertement expérimentale.

Plus tard, à la fin des années 1960 et dans les années 1970, l’Empress s’est à nouveau transformé, cette fois en Cinema V, un cinéma de répertoire particulièrement apprécié des cinéphiles. Cela n’avait rien d’étonnant : on y trouvait un public fidèle aussi bien pour les films classiques et indépendants que pour les chefs-d’œuvre cultes. Pour de nombreux habitants de Montréal, le Cinema V n’était pas seulement un cinéma, c’était un refuge culturel, un lieu de découvertes et même de passion commune.

Il est fort probable que cette histoire et cet amour réciproque auraient pu durer encore longtemps, mais le destin en a décidé autrement. En 1992, un incendie dévastateur a ravagé le bâtiment, endommageant gravement son intérieur et obligeant à fermer le cinéma. Les écrans se sont éteints, les portes se sont fermées et l’Empress a sombré dans le silence.

Après cela, en 1999, la ville de Montréal a acheté le bâtiment dans l’espoir de le restaurer. Mais des décennies se sont écoulées sans aucune restauration significative. Diverses propositions ont été faites, allant de la création de théâtres publics et de centres culturels à celle de complexes multifonctionnels. Mais aucune d’entre elles n’a été mise en œuvre. Entre-temps, la négligence du bâtiment se faisait sentir : les fenêtres étaient condamnées, les intérieurs démontés et détruits, et la dégradation des structures s’accélérait d’année en année.

Ce qui était autrefois un symbole de merveille est devenu une histoire édifiante.

Un avenir incertain

Aujourd’hui, l’Empress Theatre se dresse sur Sherbrooke Street West, tel un fantôme. Sa façade monumentale protège un intérieur vide. Les défenseurs du patrimoine culturel continuent de militer pour sa préservation, soulignant l’architecture unique du bâtiment et son rôle irremplaçable dans l’histoire culturelle de Montréal. En revanche, confrontés à des problèmes économiques et de logement, les responsables municipaux considèrent de plus en plus souvent le bâtiment comme une opportunité de reconstruction plutôt que comme un monument à préserver dans son état d’origine.

Les dernières discussions à ce sujet indiquent que l’objet pourrait être vendu et partiellement intégré dans un nouveau projet, ce qui soulève de nombreuses questions. Peut-il survivre s’il n’en reste que la façade ? Et cela signifierait-il que la mémoire serait réellement préservée grâce aux briques et aux ornements ? Ou serait-il préférable de la préserver en donnant aux vestiges du bâtiment un nouveau rôle, même s’il est inhabituel ?

Le sort de l’Empress Theatre n’est pas seulement l’histoire d’un bâtiment abandonné. Il reflète un problème beaucoup plus large qui touche les villes modernes : le conflit entre préservation et progrès, entre mémoire et utilité. Montréal est fière de sa culture, de sa créativité et de son histoire riche. Cependant, des lieux comme l’Empress mettent à l’épreuve la profondeur de cette fierté.

Que l’Empress Theatre soit restauré, réaménagé ou définitivement perdu, il a déjà joué un rôle important : il nous a rappelé que les villes sont des organismes vivants qui se forment non seulement par ce qui y est construit, mais aussi par ce qui y est laissé.

Sources :

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